Pour l’éternité

Sur les rives du canal du Centre, en Bourgogne, la Manufacture de Digoin perpétue un savoir-faire séculaire. Fondée en 1875, cette maison emblématique s’est distinguée par ses créations en grès d’objets du quotidien. Après une longue période d’inactivité et de redressement, elle a retrouvé des couleurs sous la houlette de Thierry Benhaïm et de son associée, en étroite collaboration avec leurs équipes. Ensemble, ils partagent une ambition commune : faire rayonner l’art du bien vivre à la française à travers le monde.

Guidé par l’odeur de l’argile fraîche et le martèlement régulier des machines façonnant la terre, nous pénétrons dans un vaste bâtiment industriel du 19e siècle, au cœur de la ville de Digoin. Derrière ces murs, les gestes précis des artisans semblent avoir traversés les époques sans jamais s’interrompre. Un savoir-faire d’exception porté par une équipe passionnée, résolue à faire perdurer cet héritage encore longtemps.

Une histoire en mouvement

« Nous sommes fiers d’écrire une nouvelle page de l’histoire de cette manufacture qui est un monument pour la ville de Digoin. », explique Thierry à notre arrivée. Nous ressentons effectivement le poids et la place qu’occupe la manufacture qui s’étend sur un vaste site de plus de deux hectares et 18 000 m² de bâtiments. Fondée en 1875, son implantation géographique, au coeur de la vallée de la céramique, et à proximité de la voie ferrée et du canal du Centre, offrait des avantages indéniables : « Nous sommes dans une région réputée pour ses carrières d’argile. Le canal du Centre puis la ligne de chemin de fer permettaient d’acheminer facilement les matières premières nécessaires à la fabrication du grès, tout en facilitant l’expédition des produits finis vers différentes régions. », détaille Thierry. Ces infrastructures ont effectivement contribué à l’essor et à la notoriété industrielle des quelque quarante entreprises céramiques présentes dans la vallée.

Autrefois appelée « Grès et Poteries », la Manufacture de Digoin fut l’une des plus importantes de la région, employant jusqu’à 600 personnes durant son âge d’or : « Il y a encore des photos d’époque accrochées aux murs de l’usine, raconte Thierry, ces images nous rappellent que ce que l’on fait ici a une âme, une histoire. » Durant longtemps, le grès était un matériau utilisé pour fabriquer de nombreux objets du quotidien, aussi bien pour les professionnels que pour les particuliers : terrines, jarres, vinaigriers ou encore pots à graisse. « Le grès se distingue par sa faible porosité, ce qui en fait un matériau idéal pour la conservation des aliments, explique Thierry, le produit « phare » de l’époque était un gobelet en grès fabriqué pour la crème de roquefort. La manufacture en produisait environ 100 000 pièces par mois ! », ajoute-t-il. Mais à partir des années 1960-1970, la montée en puissance du plastique et du verre relègue ce savoir-faire au second plan, plongeant la manufacture de Digoin dans un lent déclin.

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Chaque jour a son lot de trésors. Nous n’avons rien inventé, tout était là, sous nos yeux

Thierry, PRÉSIDENT DE LA MANUFACTURE DE DIGOIN

C’était sans compter sur des femmes et des hommes qui ont vu en elle un trésor à sauvegarder. Relancée une première fois en 2014, la manufacture connaît un nouveau souffle début 2024, sous l’impulsion de Thierry et de son associée, animés par une volonté partagée de redonner du sens à cette entreprise emblématique : « Nous avons des profils complémentaires. Mon associée apporte son expertise en marketing et une véritable vision du savoir bien vivre. Pour ma part, j’ai relancé plusieurs entreprises, ce qui m’a rendu imperméable au stress ! », plaisante Thierry. Le duo se souvient de la première fois où il a parcouru les ateliers, découvrant des milliers de moules datant pour certains des années 1920 : « Chaque jour a son lot de trésors. Nous n’avons rien inventé, tout était là, sous nos yeux. », s’émerveille encore le manufacturier. L’un de leurs premiers chantiers a d’ailleurs été de répertorier ces moules : « C’est un devoir de mémoire, une façon de préserver des techniques qui auraient pu disparaître. » Ces moules, oubliés avec le temps, ont été restaurés et permettent aujourd’hui de reproduire des pièces d’exception. N’est-ce pas dans les vieux pots que l’on fait les meilleures confitures ?

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L’éternité du geste

Dans les ateliers, la magie opère tout au long de la chaîne de production : « Chaque objet que nous façonnons est une histoire en soi, un lien entre passé et présent. Surtout, cela ne serait pas possible sans l’engagement de nos collaborateurs. », confie Thierry. De la pâte de grès à l’émaillage, en passant par le coulage, toutes les étapes sont réalisées à la main par des artisans qui y insufflent leur savoir-faire : « Ce qui paraît simple à l’œil est le fruit de plusieurs années d’apprentissage et de maîtrise. », explique Eddie, en façonnant une jarre horticole.

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On est comme une famille, on travaille ensemble, on s’entraide et on partage tous la même passion pour notre métier

EDDY, COLLABORATEUR À LA MANUFACTURE DE DIGOIN

À la Manufacture de Digoin, l’esprit d’équipe et la transmission sont au cœur de chaque journée : « On est comme une famille, on travaille ensemble, on s’entraide et on partage tous la même passion pour notre métier. », raconte Bryan dont la mère et l’oncle travaillent également à la manufacture. « À Digoin, tout le monde a un membre de sa famille qui a travaillé ici. », abonde Marie-Line, émailleuse et doyenne de l’équipe. « J’aurais déjà pu prendre ma retraite, mais j’adore ce que je fais, alors je reste encore un peu ! », ajoute-t-elle avec enthousiasme. Cette ambiance de solidarité et de camaraderie est palpable dès que l’on franchit les portes de la manufacture. Quelque soit le poste, les sourires témoignent du plaisir qu’ont les artisans à exercer leur métier. « Avant, j’étais fleuriste. Je suis tombé sous le charme du lieu lors d’une visite. J’ai postulé et je ne regrette pas ma décision. », confie Camille, récemment formée à l’atelier coulage.

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Le processus de fabrication des céramiques en grès à la Manufacture de Digoin n’a presque pas changé depuis sa fondation en 1875. Les matières premières, argile, feldspath et sable, sont transformées sur place en une pâte de grès malléable, qui est ensuite moulée. « Les recettes varient selon les objets et il a fallu parfois les créer ou les retrouver. Un jour, nous avons découvert par hasard une vieille recette écrite à la main sur un wagon. Elle concernait la fabrication de nos jarres horticoles, des pièces pour lesquelles nous avions des difficultés à produire sans casse. Depuis cette découverte, nous n’avons plus aucun problème ! », raconte Thierry.

Après le moulage, les pièces passent par une phase de séchage qui peut durer plusieurs jours. Ce temps de repos, essentiel à la solidité du grès, dépend de nombreux facteurs comme la température et l’humidité, rendant chaque pièce unique. Une fois sèches, elles sont minutieusement émaillées à la main : « L’émaillage est un art. Il requiert un mélange subtil entre technicité et sensibilité artistique, pour assurer une finition parfaite tout en respectant les spécificités de chaque objet. », explique Thierry. C’est en regardant la jeune Sarah, notamment formée par la doyenne Marie-Line, que l’on prend conscience de l’importance du geste, exécuté avec précision et finesse, et de la transmission.

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C’est toujours l’humain qui a le dernier mot. Cette fabrication artisanale, c’est notre signature

Thierry, PRÉSIDENT DE LA MANUFACTURE DE DIGOIN

L’étape finale est la cuisson à haute température (1250°C), qui confère aux céramiques leurs qualités exceptionnelles : solidité, étanchéité et résistance au gel. Cette cuisson transforme l’argile brute en un grès inaltérable, capable de traverser les saisons et le temps sans se détériorer. Ainsi, chaque soir, les pièces soigneusement façonnées sont enfournées par l’ensemble de l’équipe, un rituel qui vient sceller leur travail collectif. Toutes ces étapes de fabrication restent fondamentalement artisanales, chaque pièce étant marquée du sceau de la Manufacture de Digoin et portant la trace du geste de la main : « C’est toujours l’humain qui a le dernier mot. Cette fabrication artisanale, c’est notre signature. », explique Thierry.

Cette dimension humaine donne aux créations de la manufacture un caractère unique, empreint d’intemporalité, si bien que ces pièces se transmettent de génération en génération : « On a récemment été contacté pour une famille qui voulait nous céder des moules ayant appartenu au père, raconte Thierry, le fils a alors dit quelque chose qui m’a marqué : ‘Je mange dans les assiettes de mon père.’ Ces mots illustrent le fait que ces objets ne sont pas juste utilitaires, ils portent en eux une part d’éternité. » Cette idée d’éternité a également pris tout son sens lorsque nous avons croisé un autre Thierry, figure emblématique de la manufacture, où il a travaillé pendant plus de 40 ans. Aujourd’hui gravement malade, il a tenu à être présent lors de notre reportage pour témoigner de son attachement au lieu : « Je ne pourrais pas imaginer ma vie sans la manufacture. C’est plus qu’un travail, c’est une seconde famille. », nous a-t-il confié avec émotion. Ses paroles rappellent combien ce lieu est, pour ceux qui y ont consacré leur vie, bien plus qu’une simple entreprise : c’est une histoire, une passion, et un lien indéfectible avec les objets créés.

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Entre attachement au passé et ouverture vers l’avenir, la Manufacture de Digoin réussit à conjuguer la tradition et la modernité. En plus de rééditer des modèles centenaires, elle propose des collections, aux couleurs et designs renouvelés, qui séduisent une clientèle en quête d’authenticité et d’élégance : « Notre objectif est de consolider notre position sur le haut de gamme, faire rayonner l’art du bien vivre à la française à travers le monde. », affirme Thierry, avec la fierté de ceux qui savent qu’ils tiennent entre leurs mains un héritage précieux. La collection composée de pichets, de cruchons à huile, d’assiettes, de jarres horticoles ou encore de pièces de décoration, est une ode aux ustensiles du quotidien. Des objets à la fois beaux et utiles qui, loin de s’éteindre, continuent d’enrichir l’histoire de la manufacture, pour l’éternité.

En collaboration avec

La Manufacture de Digoin

Depuis 1875, la Manufacture de Digoin – Grès & Poteries façonne des objets du quotidien en grès : vinaigriers, fontaines, percolateurs, pots à graisse, saloirs, pots moutarde, terrines, pichets, cruchons, faisselles à fromage, pots de yaourt…

https://www.manufacturededigoin.com/

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